Santé, la crise de confiance devient préoccupante...
« Un documentaire sur Arte à propos de la souffrance des soignants la semaine dernière, un autre jeudi sur le Levothyrox®, toute l'actualité de la santé de ce dernier mois se résume en ces mots, confiance et défiance. J'y rajoute participation pour redonner vie à la première et faire taire la seconde ». Une tribune dans lequel Antoine VIAL auteur du livre « Santé, le trésor menacé » et expert en santé publique, co-fondateur du Forum des Living Labs en santé et autonomie revient exprimant ces nombreux préoccupations et inquiétude. Des préocupations qu'ils avait déjà exprimé en mars dernier lors d'une précédente tribune.
Défiance des soignants et des patients envers l'institution médicale
Que faut-il attendre pour qu'enfin on réintroduise la qualité dans l'évaluation des soins ? Son absence coûte cher, à tout point de vue ! Je me suis livré à un décompte macabre du nombre de morts des dysfonctionnements de notre système. Entre 40 et 50 000 tous les ans, l'équivalent d'une ville comme Angoulême ou Bastia rayée de la carte. Je n'ai pas été contredit. Même d'un point de vue seulement financier, se priver de la qualité pour juger du prix d'un acte est incohérent. Ainsi, un chirurgien qui doit réopérer parce qu'il a commis une erreur lors de la première intervention rapporte deux fois plus à son établissement ! L'absurdité comptable est portée à son comble.
Si l'on veut restaurer la confiance chez les patients comme chez les soignants, réintroduire la qualité en abandonnant l'approche strictement quantitative doit devenir un objectif prioritaire. Car la qualité c'est aussi une façon de redonner du sens au travail des soignants qui souffrent qu'on les en prive en leur imposant les mêmes règles du productivisme que dans l'industrie, comme on a pu le constater dans l'une des dernières émissions d'Elise Lucet(1) ainsi que dans le combat mené cet été par les aides-soignantes de l'EHPAD des Opalines(2) dans le Jura ou encore dans le procès indigne pour diffamation qui s'est tenu le 19 septembre dernier contre deux salariées de l'Institut médico-éducatif de Moussaron (Gers) qui avaient osé dénoncer des cas avérés de maltraitance.
Défiance des étudiants envers la médecine générale
La désertification va se poursuivre, il n'est que de voir cette année encore le choix des étudiants en médecine qui continuent de plébisciter les spécialités comme l'ophtalmologie et la cardiologie au détriment de la médecine générale qui ne fait pas le plein de ses places disponibles. Tant que l'on ne repensera pas l'organisation des soins, le rôle et les fonctions de chaque métier de la santé, la désertification continuera de croître et les urgences à saturer.
La médecine générale est certainement l'une des spécialités les plus difficiles à exercer, tant en termes de connaissances qu'elle requiert qu'en disponibilité qu'elle impose, et pourtant les généralistes sont toujours considérés comme des médecins de seconde zone par rapport à leurs confrères spécialistes. Leur rémunération inférieure à ces derniers en est la manifestation la plus criante. Prenons le seul exemple de l'ambulatoire, doctrine du moment pour faire baisser les dépenses de santé. Sa mise en oeuvre exige en aval des praticiens disponibles pour prendre encharge les suites d'une hospitalisation. Où sont-ils quand ceux qui sont en exercice sont déjà surchargés, voire inexistants ?
Repenser l'organisation des soins en fonction des besoins de la population, de la géographie, des aspirations des professionnels et du numérique devient ainsi une urgence pour faire renaître la confiance chez des usagers comme chez les soignants témoins, parfois victimes, des dysfonctionnements. Non la repenser entre soi comme c'est le cas depuis des décennies. Le système de santé est trop complexe pour imaginer que l'on puisse le remettre à plat sans inviter tous ses acteurs à le refonder ensemble. Ici, la participation et l'intelligence collective constituent les leviers les plus puissants pour dépasser les corporatismes et les résistances.
Défiance envers la vaccination.
Elle ne date pas d'hier mais elle s'am plifie à chaque scandale, à chaque dérapage ou contradiction dans les discours officiels et médicaux. Au point que le défenseur de la vaccination que je suis finit par se retrouver à court d'argument face à certains de ses détracteurs. J'observe qu'en matière de santé publique, nous avançons toujours de la même façon. D'abord on annonce une mesure en la présentant pour le bien de tous, ensuite fort de ce bénéfice collectif attendu, on impose et on procède par injonction.
Au point d'en arriver à opposer santé et école en refusant l'accès à cette dernière aux enfants non vaccinés ! L'argument de santé publique est recevable. Après tout pourquoi laisserions-nous contaminer toute une classe parce qu'un parent a refusé de vacciner son enfant ? Ce n'est donc pas l'argument qui est en cause mais la manière de décréter pour le faire appliquer. Décréter et non convaincre, ordonner et non persuader comme si la France était peuplée de parents irresponsables et naïfs. Preuve que l'on peut avoir raison scientifiquement et tort politiquement.
A quand un Etat qui considérera ses citoyens comme gens responsables et n'hésitera pas à poser sur la table les bénéfices autant que les risques – ils sont si mineurs ici –, les certitudes autant que les doutes ? A quand des politiques qui plutôt qu'imposer leur décision la partageraient ? A tout le moins, nous serions assurés de l'adhésion d'une immense majorité de Français, et le taux de vaccination ne serait pas plus mauvais car dans tous les cas la confiance ne se décrète pas elle se partage.
Défiance envers le Levothyrox, la pilule contraceptive et, plus largement, les médicaments
La liste s'allonge. Après les statines, le Mediator®, les pilules contraceptive de 3 et 4èmegénérations, la D épakine® voilà maintenant le Levothyrox. Toutes ces affaires, les drames humains qu'ils sous-tendent, faut-il le rappeler, révèlent les graves défaillances de notre circuit du médicament : manque de rigueur et de transparence dans les avis d'autorisation de mise sur le marché et dans la fixation des prix, défaut de contrôle a posteriori, connaissance de la pharmacologie des prescripteurs limitée et souvent sous influence, sécurisation de la délivrance en officine déficiente, amateurisme de l'information des professionnels et de la population…
A chaque « affaire » la défiance s'installe un peu plus. Ainsi des femmes qui abandonnent la contraception hormonale parce qu'elles ont le sentiment qu'on leur a menti et ont perdu confiance. J'ai lu et écouté beaucoup de réactions sur ce sujet. A l'exception du Planning familial, j'ai entendu nombre de spécialistes gynécologues qui avaient été les promoteurs de ces pilules venir nous expliquer que si les femmes avaient changé, c'était simplement qu'elles étaient devenues « écolo ». C'est vouloir nous faire oublier un peu vite le matraquage dont elles ont été victimes par ces mêmes spécialistes. Comment continuer d'accorder sa confiance à quelqu'un qui a démontré que ses « congrès-vacances » payés par un laboratoire valait plus que la santé de ses patientes ?
Comme une sorte de couper/coller de l'actualité
Il n'y a pas besoin d'être devin pour constater les principaux dysfonctionnements de la santé en France. Ainsi, il était aisé de prévoir tous ces thèmes qui, malheureusement, font la une de ce dernier mois. Mais il faut dépasser cette lecture factuelle et expliquer pourquoi et comment nous en sommes arrivés là et montrer qu'il existe une autre approche, une approche qui reconnaît en premier lieu cette défiance grandissante envers notre système de santé et qui, sur cette base, fonde un mode de gouvernance participative dans laquelle peut se reconstruire cette confiance indispensable entre le malade et son médecin, entre le citoyen, le professionnel et l'Etat. Paul Ricoeur, philosophe cher aux yeux du président de la République, ne disait pas le contraire : « la relation de soin est une alliance thérapeutique, un pacte de soin basé sur la confiance. »
Peut-être hier l'État pouvait-il procéder par injonction mais nous ne sommes plus au XIXe siècle et à l'époque hygiéniste, les patients veulent être co-acteurs de leur santé, comme d'ailleurs la loi de 2002 les y invite en instituant la décision médicale partagée. Il ne peut y avoir un discours où l'on place le « patient au centre » et des actes politiques qui disent exactement le contraire. Le citoyen de 2017 ne souhaite plus qu'on lui « prescrive » par « ordonnance » des vaccins ou des modifications de composition de médicaments, il veut des explications claires et fiables. Non pas qu'il refuse tel ou tel conseil, au contraire il les recherche, mais attend que ces conseils soient accompagnés d'arguments et de pédagogie.
Le besoin de participer qu'il s'agisse des décisions sur sa santé comme celles concernant les grandes questions de santé publique est devenu une exigence, il n'est que d'écouter le débat public sur l'euthanasie pour s'en convaincre. Et cette exigence est une chance, une opportunité pour transformer notre système. Elle dit la volonté d'une majorité d'entre nous de s'impliquer en faveur d'une médecine forte des valeurs du Conseil national de la résistance, d'égalité d'accès et d'universalité, en même temps qu'ancrée dans son siècle. L'exemple du Levothyrox et de l'alerte numérique sur les effets indésirables par les patients eux-mêmes sont révélateurs de ce changement de paradigme. Le problème, le frein majeur pour que l'on se saisisse de cette opportunité c'est qu'un nombre importants de professionnels de santé n'y sont pas prêts et que les politiques ne semblent pas l'avoir perçu à sa juste mesure.
Par Antoine VIAL
(1) Cash investigation France 2 - 14 septembre 2017
(2) Trois mois de grèves pour dénoncer des conditions de travail menant à la maltraitance des résidants
Publication : 12/10/2017
Adhérez à l'association
Articles en relation
Lettre ouverte au maire et à son adjointe chargée des affaires sociales de Tréguier dans les Côtes-d’Armor
Ecrite par Marie STEGNER, celle-ci s’adresse au maire de Tréguier Guirec ARHANT et à son adjointe chargée des affaires sociales situé dans les Côtes-d'Armor. Dénonçant l’absence de dialogue réel avec la mairie, le manque de considération pour les personnes précaires. Mais surtout la suppression de sa domiciliation au CCAS sans préavis, en dépit de ses droits et de sa situation stable à Tréguier depuis huit ans.
Tribune, Lettre et Pétition revendiquant « l'amélioration de l'accès aux soins de santé mentale »
Après la Tribune le Dr Bruno FALISSARD, spécialiste de la psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, à l’INSERM réagissant sur l’intention du Premier ministre de faire de la santé mentale la grande cause nationale de 2025. Une question abordée a nouveau par la députée Anne-Cécile VIOLLAND, députée Horizons de Haute-Savoie le 2 octobre dernier. Un sujet critique tant il vrai avec la progression des dépressions depuis 2005, quelque soient la tranche d’âge. Situation qui n’a pas était améliorer face la diminutions permanente du nombre de lit en psychiatrie et de personnel.
Cancers pédiatriques : l’Association rassemble plusieurs centaines de parlementaires et professionnels de santé
Chaque année en France, plus de 2 500 enfants sont diagnostiqués d'un cancer et 500 en décèderont, soit l'équivalent de 20 classes d'école. Face à cette réalité, Eva pour la vie et la Fédération Grandir Sans Cancer, ont publié la tribune « Mobilisons-nous jusqu’au bout pour soigner les cancers pédiatriques ! » rédigée par Eva pour la vie & la Fédération Grandir Sans Cancer. Objectif sensibilise les pouvoirs publics à la nécessiter de porter le fonds dédié à la recherche sur les cancers de l'enfant de 5 à 25 M€/an, afin d'y inclure la recherche clinique. De plus, les cosignataires demandent la création d'un fonds d’investissement visant à permettre le développement de startups du médicament pédiatrique, ou d'un établissement public du médicament, en priorisant les cancers et les pathologies de mauvais pronostic chez l'enfant.
L’appel des soignants aux députés : « Protégez les personnes les plus vulnérables et les valeurs du soin ! »
Après l’étude et le vote en commission, l’Assemblée nationale étudie actuellement le projet de loi sur la fin de vie débute ce lundi. Un monde médical dont plusieurs organisations de soignants appellent les à entendre leur voix, et à ne pas adopter un texte qui, en l’état, bouleverserait en profondeur la pratique médicale. Ce projet de loi s'inscrit dans un contexte où plusieurs pays occidentaux ont déjà légiféré sur des questions similaires, reconnaissant le droit à l'euthanasie ou au suicide assisté sous certaines conditions strictes. La proposition de loi envisage notamment la création de maisons d'accompagnement pour les personnes en fin de vie et propose une aide à mourir pour les personnes atteintes d'une maladie incurable avec un pronostic vital engagé, tout en encadrant strictement l'utilisation de produits létaux.
Exigeons plus de moyens pour lutter contre l'endométriose ! lance la présidente de l’association EndoAction
Maladie gynécologique, l’endométriose est une maladie inflammatoire qui affecte aujourd’hui en France environ 10 % des femmes en âge de procréer, soit plus de deux millions de personnes. Depuis février 2022, la France dispose d'une stratégie nationale de lutte contre l'endométriose, qui vise à améliorer le dépistage, l'orientation et le traitement des femmes concernées, à renforcer leur information et la formation des professionnels de santé, et à développer la recherche sur cette pathologie. Une stratégie qui selon la présidente de l’association EndoAction Myriam POULAIN, qui n’a pas permis d’améliorer sa prise en charge, raison de cette pétition qui atteint aujourd’hui de plus 18 000 signatures.
Sécurité Sociale : Ce que veut dire le budget de la Sécu 2020
Les mesures prises pour éteindre le mouvement des « gilets jaunes » ont précipité la Sécurité sociale dans le déficit, regrette l'économiste Frédéric BIZARD. C'est une lourde responsabilité pour l'État, qui déprécie de fait la qualité de la protection sociale des classes moyennes, comme c'est le cas pour les pensions, la santé et la politique familiale. Faire parler un budget est une mission périlleuse. En 2016 et en 2018, deux gouvernements différents annonçaient prématurément un moment historique pour l'année suivante avec une Sécu à l'équilibre. Cette communication politique d'affichage cache pourtant l'essentiel : l'évolution du modèle social et la pertinence des choix budgétaires sur la qualité de vie des citoyens.
